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La production d'espaces homosexués identitaires

 (Alain Léobon, 2002)

 

Introduction

 

Nous avons souligné, dans notre réflexion sur l'inscription territoriale des espaces communautaires homo et bisexuels, que le mouvement politique gay a, depuis les années 1970, exploité différents « champs de liberté » (dans ses rapports productifs avec le pouvoir politique, la société et l'espace) pour acquérir un droit d'expression dans l'espace social.

Depuis trente ans, des espaces de rencontre, plus ou moins visibles, plus ou moins légitimes, se sont donc créés :

  • tout d'abord en réponse (opposition) à la pression de la conformité ;

  • puis dans une logique « communautaire » où les services et paysage d'actions proposés aux gays accompagnent des modes de vie, devenus légitimes.

Si ces dynamiques identitaires réactionnelles remettent bien en cause la norme sociale dominante, elles trouvent finalement force, unité et surtout durabilité, non plus exclusivement dans perception de l'expérience commune de dépréciation sociale de l'homosexualité, mais dans celle du partage de modes de vie socioculturels et sociosexuels.

 

Depuis une vingtaine d'année, les réseaux de sociabilité de la population homosexuelle se sont majoritairement inscrits dans l'espace urbain visant à combler le réel besoin de liens sociaux d'une population, déplacée (par soucis de liberté et de plus grand anonymat) dans les grandes villes.

Nos cartographies des espaces de rencontre et des services, proposés aux homo - bisexuel(le) et lesbiennes, en France, montre clairement la prédominance (tant qualitative que quantitative) de Paris (RP)  et des capitales régionales : inégalité territoriale, donc, de la répartition des services & segmentation de ces derniers entre convivialité & sexualité.

En effet, les usages socioculturels et les usages sociosexuels des espaces de rencontre et de loisirs sont souvent séparés ou se formalisent par une organisation pratique de l'espace qu'il soit privé ou public.

La carte ci-dessous nous en donne un exemple.

 
 

De l'errance à l'enracinement

 

Passant donc d'une errance interstitielle à l'enracinement (en des lieux de rencontres identitaires, où l'autre « pareil » n'est plus sujet à méfiance ou hostilité) l'acquisition d'une liberté d'action marginale a permis la construction, puis l'appropriation, d'espaces communautaires essentiellement urbains, voire de petits quartiers commerciaux (appelés « villages ») dans les grandes capitales.

Ce changement d'appréciation, par le système social, du fait gay et lesbien s'est accompagné, dans le comportement de l'homo citadin, de nouveaux modèles de normalité qui nous rappellent que la Cité, même réduite ici à son village gay, est bien miroir de la Société.

 

Ce raisonnement, porté dans une dynamique historique, peut être parfaitement projeté sur des parcours homosexués individuels.

En effet, le psychologue de l'espace sera tenté de ramener ce raisonnement à une anthropologie de la rencontre centrée sur l'individu : être isolé dans un environnement plus ou moins tolérant, plus ou moins attractif où la réalisation des rencontres, dans un paysage d'actions oscillant entre sphère privée, lieux communautaire et espace public, impose l'acceptation d'un sentiment d'appartenance à un même background identitaire (socioculturel ou sociosexuel).

 

L'espace approprié dans un paysage d'actions identitaires

 

L'espace réservé aux rencontres est donc, pour la communauté gaie, une donnée essentielle, n'existant que par référence aux sujets qui se l'approprient, y participent, et le valorise par des comportements plus ou moins normalisés où le « Je » est remplacé par le « Nous » (valeurs communes).

Cet espace concentre des interactions qui en font, non seulement une denrée consommée, mais aussi une métaphore du système social. Marqué par un paysage d'actions il devient alors un « territoire d’existence et de désir », lieu où, le regard social majoritaire s’estompant, les possibles interactions avec d’autres « semblables » sont facilitées.

Si ces paysages d'actions homosexués trouvent leur dynamiques dans le désir (de rencontre) ce terme doit être entendu au sens développé par Gilles Deleuze, à savoir, comme l'agencement de trois composants : un objet, des styles d’énonciations, et des processus de territorialisation.

L'objet peut être entendu comme la quête d'un contact avec l'autre « pareil », les styles d'énonciation comme la posture que l'on prend dans la rencontre (relation amicale, amoureuse, sociale, sexuelle etc.), les processus de territorialisation et de déterritorialisation comme les dynamiques d'investissement personnel dans ces espaces fortement marqués par le paysage des interactions qui l'habitent, dont on peut alors établir une typologie :

  • certain étant plutôt interstitiels (absence de contrôle social) ;

  • d'autres, plus ou moins communautaires et (comme nous le disions plus haut) souvent organisés dans une logique de séparation entre espaces réservés à la mise en oeuvre de rencontre sexuelles et espaces conviviaux où s'imposent des règles de conformité sociale.

 

 

Cette séparation, entre ce qui relève de l'intime, du privé et de la sphère publique, se retrouve dans le comportement de chacun, et favorise les pratiques de double jeux permettant de réaliser, avec plus ou moins d'anonymat, des sexualités parfois mal assumées (processus de neutralisation, D.Fullizeau, 2002) ou perçue comme peu légitimes.

Le lien entre un parcours personnel et parcours spatiaux est suggéré dans le modèle ci-dessous.

 

Placé dans un système social régulateur

 

En effet, l'individu, dans son parcours homoscénique (idéoscène, Moles), à différentes échelles temporelles, partage bien une communauté de destin dans un système social qui peu à peu, par sa volonté d'intégration, le dépouille de ses désirs profonds : sens de la liberté et de l'anomie, volonté de domination et sens de la création, effort de contraste avec la norme.

Ce modèle suppose que les écarts de conduites individuels, piégés dans un réseaux de contrôle maillé, n'affectent pas l'ensemble de la société mais font leur lie dans l'interstitiel jusqu'au jour où, visibles, ils sont : soit réprimés, soit régulés, soit acceptés puis placé dans la liberté marginale.

 

Le Cyberespace : un nouvel espace de rencontre

 

A la suite de l'introduction d'Internet, de sa rapide diffusion et son accessibilité tout public, les répercussions du cyberespace, sur les habitudes sociosexuelles des gays, ont encore suscité peu de travaux. Il faut cependant rappeler qu'Internet se situe au troisième rang des modes de recherche de partenaires affectifs et sexuels chez les jeunes homosexuels (Noël et al., 1998).

Nous poserons donc comme hypothèse que la rencontre, formalisée dans le cyberespace (rencontre en réseau), participe à un nouvel enjeu communautaire, dans nos cités câblées où l'espace traditionnel des rencontres homosexuées en face à face trouve son pendant dans l'univers des services proposés aux internautes, bercés par de nouveaux langages et nouveaux scripts sexuels.

Si la rencontre en face a face fût, très longtemps, le premier atome de la vie sociale, dans la cité câblée, les citoyens sont raccordés à un réseau pour un prix modique leur permettant, non seulement d'obtenir des services couvrant ses besoins, mais d'entrer en relation les un avec les autres selon un principe de téléprésence.

Rappelons que, si depuis vingt ans, l'impact des technologies de la communication est tel qu'il médiatise nombre de nos contacts et impose au chercheur d'aborder « l'écologie des communications » comme science fondamentale permettant de comprendre de nouveaux modèles sociaux (basés sur les expériences vicariales qui permettent la communication). Un des outils de compréhension de cette écologie pourrait être la micropsychologie et l'analyse des coûts généralisé des actes de médiatisation.

Par ailleurs, le modèle, développé par Cooper, nous explique que l'accès facile à la sphère des rencontres anonymes dans le cyberespace (qu'il a intitulé le « triple A » pour : Anonyme, Abordable & Accessible) suggère un paysage d'actions fort différent, du point de vue de ses coûts généralisés, de celui des rencontres en face à face, facilitant notamment les processus de double jeu, comme de retraduction identitaire (Filluzeau, 2002).

 

La Cité câblée: lieu de résistance et d'expression de nouvelles sociabilités réactionnelles

 

Le cyberespace, constitué d'usagers, localisés par une adresse IP, est donc en rupture partielle avec la loi de la proxémique, de nouvelles interfaces techniques facilitant la téléprésence comme la réalisation de projets pour des groupes ou des communauté labiles définies par ce qu'elles ont en commun.

Nous revenons donc ici aux sources même de la rencontre, comme élément constitutif de toute forme de communauté, basé sur un convergence de point de vue dans le regard de l'autre.

A l'opposé de la sociologie de l'indifférent, de l'étranger, de l'évanouissement de la convivialité, il reste à vérifier si les nouvelles rencontres (via la cite câblée) donneront plus de poids, de visibilité aux marges créatrices d'identités jusqu'alors dispersées ou tendront à reproduire les formes, contraintes et fonction d'usages des espaces homosexués.

Car dès lors qu'on aborde la répartition statistique des comportements des individus en fonction de l'anomie de ceux-ci (c'est à dire de leur déviation) par rapport aux normes établies, on voit s'affronter deux modèles communicationnels : celui de la culture régalienne qui privilégie un société où il y a renforcement de la norme au détriment des écarts, et celui de  la culture conviviale qui privilégie la sécrétion permanente de déviances spontanées.

Les entretiens que nous menons, sur les usages sociosexuels d'Internet, semblent nous indiquer que le réseau est propice à l'expression de la sexualité (qu'elle soit ou non en marge), l’anonymat, qu’il procure, permettant de tester ce premier regard de l'autre qui détermine le « set of expectation » du comportement ultérieur.

Par ailleurs, la forte réactivité des internautes à créer des communautés virtuelles, permet de consolider l'identité de groupe et, pour des gays, mus par l'attirance pour de nouvelles pratiques, de sortir d’un isolement personnel, social ou géographique.

Ces nouvelles formes et espaces de  socialisation sexuelle permettre donc d’échapper, en partie, au poids normatif que peut constituer la fréquentation d’espaces privés homosexuels et d'échapper, ainsi, à certaines formes de contrôle social, comme de mieux négocier ses rencontres.

Ainsi, sans contredire le pessimisme des derniers écrits de Moles sur la société réactionnelle, nous pouvons penser que le cyberespace est bien à l'opposé d'une société réactionnaire (au sens entendu de conservation et tradition sans innovation) : il est un système dynamique où l'interstitiel est très opérant, permettant l'expression minoritaire comme les contre mouvements au pouvoir organisateur.

 

Internet semble bien devenir un nouveau territoire d’expression et de liberté, renforçant et/ou consolidant les manières de se percevoir et de percevoir les autres.

Nous allons le vérifier dans le travail d'investigation, initié cette année, sur l'expression, dans le cyberespace, des pratiques sexuelles « bareback » qui prônent, non seulement l'abandon du préservatif (au risque des contaminations qu'il engendre), mais aussi une culture de sexe identitaire.

 

Le modèle ci-dessous propose une synthèse de nos propos

 

Auteurs de l'article : Alain Léobon (psychologie de l'espace et des communications), Louis-Robert Frigault (anthropologie - sexologie)

  • Collaboration : Danye Charbonneau (sexologies), Filluzeau Damien (sociologie), Horeau Matthieu (géographie)